Recette du mauvais thriller

Le problème

Le "thriller" étant un genre littéraire très codifié, on retrouve donc souvent les mêmes recettes, les mêmes ficelles et ressorts. Un bon thriller doit donc se plier à un certain nombre de ces règles tacites tout en étant original, surprenant et divertissant.

Le challenge est difficile au vu du nombre toujours plus important de thrillers publiés chaque année. L'erreur commune est de croire que la présence de codes rend l'écriture d'un bon thriller facile alors qu'il faut voir ces codes comme autant de figures quasi imposées. On peut alors comparer cet état de fait avec une épreuve sportive tel le patinage artistique où le jury a des attentes précises, ou encore avec le challenge du patissier qui doit réinventer un dessert en partant des mêmes ingrédients que pour l'original.

Ainsi une grande partie des thrillers publiés sont de piêtre qualité, au point que certains lecteurs deviennent allergiques à ce genre tant il est difficile de séparer le bon grain de l'ivraie. Ici, Polars Addict vous propose quelques signes pour déterminer rapidement si un thriller sera bon ou un gâteau indigeste car la recette n'a pas été bien suivie.

L'enquêteur

Le cliché :

Dans tout thriller il y aura au moins un meurtre ou à défaut une disparition inexpliquée. On trouvera donc toujours un personnage - qu'il soit policier, détective privé ou simpe quidam - pour mener l'enquête, suivre la piste. Cette personne est trop souvent un homme d'une quarantaine d'années porté sur la boisson, avec une situation familiale difficile (divorcé, veuf). Il est intelligent car il faut bien qu'à un moment donné qu'il retrouve le tueur et le neutralise. Il est différent du commun des mortels car il peut passer des semaines sans se laver, sans dormir et dans le cas d'un personnage appartenant à l'appareil d'Etat, il n'aura pas besoin non plus de subir les lourdes tâches administratives. Il peut ainsi consacrer 400% de son temps à l'enquête sans sourciller. De plus, il a une forte tendance à faire cavalier seul - sans informer personne - ce qui finira forcément par lui jouer des tours.

Un cliché persistant est de lier la blessure psychologique personnelle de l'enquêteur au tueur. Cet artifice jamais crédible permet à l'auteur de créer des retournements de situation vers la fin du roman, là où on apprend avec stupeur que celui qui a assassiné la femme de l'inspecteur c'est le même tueur qu'il traque 30 ans après. 

Des solutions :

Un auteur qui évite ce cliché peut par exemple utiliser un personnage de femme (exemple : Patricia Cornwell) ou un couple de jeunes enquêteurs (exemple : Dennis Lehane). Pour la profession il peut sortir des sentiers battus avec par exemple un psychiatre (exemple : Keith Ablow) ou un medecin légiste (exemple : Herbert Lieberman).

Le tueur

Le cliché :

De préférence en série, le tueur est souvent l'élément central du thriller. C'est souvent un homme ordinaire en apparence mais dôté d'une intelligence redoutable souvent assortie à des tendances machiavéliques prononcées. Du genre retors, il cherche régulièrement à s'en prendre personnellement au personnage de l'inspecteur. Il utilise un mode opératoire ultra sophistiqué pour repousser les limites de l'horreur. Cela permet surtout à l'auteur de proposer une scène trash de découverte du corps mis en scène et d'enchaîner avec un passage obligé chez le médecin légiste qui va décortiquer tout ça. Le tueur suit de près l'enquête et apparaitra souvent de manière innocente au début du roman. Cette astuce éculée permet à l'auteur de potentiellement surprendre le lecteur en lui montrant que le tueur était sous ces yeux depuis le début. Pour expliquer la folie meurtrière de cet homme, l'auteur nous servira sur un plateau l'explication toute faite du traumatisme psychologique subit pendant l'enfance.

Des solutions :

Il est plus sage de se contenter d'un seul meurtre sans éléments ostentatoires pour se concentrer sur le pourquoi plutôt que le comment. L'auteur pourra faire le choix judicieux du meurtre sans raison apparente (exemple : Arnaldur Indridason). Le tueur peut agir sous l'emprise de la folie (exemple : Shane Stevens) ou d'un simple coup de folie (exemple : Thomas H. Cook).

La place de la femme

Le cliché :

Malheureusement trop peu de femmes écrivent des thrillers (ou plutôt, sont publiées) ce qui a pour conséquence que les femmes sont bien souvent mal représentées par des auteurs masculins qui ont du mal à créer des personnages féminins forts et complexes. La principale erreur est d'ajouter un personnage féminin pour faire bonne mesure (une intention louable) qui débouche souvent sur un stéréotype. On tombera alors sur le personnage qui va inévitablement coucher avec l'inspecteur principal. Ce sera d'ailleurs souvent sa collègue. Dans les cas où elle ne tombe pas dans ses bras elle sert de faire valoir de l'homme ce qui est pire. Bien sûr, fréquemment l'unique femme du roman sera une victime vite oubliée.

Des solutions :

Il suffit de changer la donne avec des personnages féminins au centre du roman et surtout crédibles. On en retrouve chez James Ellroy, Gillian Flynn, Arnaldur Indridason ou encore Stieg Larsson.

La médecine légale pour les nuls

Le cliché :

Grande classique des thrillers, la scène de l'autopsie est là où l'auteur nous en met plein la vue. Soucieux de rentabiliser son achat de "La médecine légale pour les nuls", il nous propose, sur un ton doctoral, de subir dans le détail une autopsie. Les précisions servent à la fois de faire avancer l'enquête mais aussi à apporter du gore au lecteur qui, c'est bien connu, adore le sang et les tripes. Au besoin, un personnage poubelle sera utilisé comme faire valoir du médecin légiste en jouant le rôle de l'étudiant inexpérimenté, permettant ainsi au médecin légiste et à l'auteur de déverser un flot continu de termes scientifiques et d'incisions en X, Y, Z. Seul point positif : c'est souvent la scène la plus crédible du roman.

Plus généralement, les mauvais thrillers usent et abusent de la police scientifique. Moyen facile de relancer le récit grâce à une découverte, bien souvent l'erreur est de ne pas être crédible.  En effet les auteurs oublient régulièrement que les analyses en laboratoire sont rarement rapides (affaires en attente, prioritaires), loin d'être gratuites (budgets serrés) et jamais fantaisistes (manque de temps et d'argent pour l'intuition "lumineuse" de l'inspecteur). 

Des solutions :

Simplement se documenter sur les délais habituels des laboratoires (exemple : Karin Slaughter) ou jouer à fond la carte de la médécine légale (exemple : Maxime Chattam) ou encore en faire le centre du roman (exemple : Herbert Lieberman).

Le style

Le cliché :

Un thriller n'est quasiment jamais vendu comme un oeuvre littéraire au style formidable. Si un beau style est souvent un bonus pour ce type de roman où l'intrigue est reine, un mauvais style peut être rédibitoire. Pour l'auteur il vaut mieux que le style soit quelconque que ridicule ou ampoulé. Les métaphores doivent être maîtrisées et doivent éviter à tout prix les clichés sur les ténèbres ou la peur. 

Des solutions :

Le style est un art difficile à apprendre, toutefois on remarque régulièrement que des auteurs se bonifient avec le temps. Il vaut mieux miser sur un style sobre et efficace. Parmi les grands stylistes français on trouve par exemple Marcus Malte ou Fred Vargas.

Les autres clichés

Les chapitres courts

Pour donner du rythme, les auteurs de thrillers utilisent régulièrement l'artifice de la succession de chapitres de 2-3 pages. C'est souvent le signe d'un manque de profondeur du roman qui tient plus du scénario qu'autre chose.

Les cliffhanger à répetition

Dans la même veine, certains auteurs abusent de fins ouvertes en fin de chapitre afin de relancer le suspense. Le lecteur sera alors poussé à lire le chapitre suivant pour savoir ce qui est arrivé au protagoniste principal. Les meilleurs thrillers n'ont pas besoin d'y recourir souvent.

La scène d'amour

Pour pimenter le roman, certains auteurs ont l'idée (souvent mauvaise) d'y incorporer des scènes d'amours plus ou moins explicites. Plus elles sont explicites plus cela prouve que l'auteur n'a pas grand chose à dire et ne sait plus comment relancer son intrigue. Les meilleurs scènes de ce genre sont celles qui laissent l'imagination du lecteur faire le travail.

Conclusion

Comme on vient de le voir, réussir un thriller demande de faire attention aux astuces éculées, de sortir des sentiers battus, en un mot : innover. Il faut pouvoir sortir du lot.

Pour les lecteurs, distinguer un bon thriller d'un mauvais est possible sans même le lire. La quatrième de couverture donnera déjà de bonnes indications si les clichés mentionnés plus haut sont présent dans le roman, ensuite en le feuilletant il est facile de se rendre compte si le contenu est dense avec de longs chapitres ou plutôt clairsemé. 
Enfin les revues spécialisés (813, Alibi, ...) les forums et les blogs permettent de découvrir de nouveaux auteurs et de bons polars.

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